Création artistique et technique

Don Juan Addiction / Elle(s)

L’alchimie entre la création artistique et technique est un des secrets les mieux gardés du théâtre contemporain. La «scénographie», qu’on appelait jadis «décor» est certes passée à l’avant-plan parce qu’elle frappe l’œil et que sa qualité renforce ou déforce le jeu des acteurs et les intentions des metteurs en scène. Mais la création artistique et technique est une variable à plusieurs inconnues, lumière, musique, parfois chorégraphie. Dans le cas de « Don Juan addiction / Elle(s) » Sylvie Landuyt auteur, metteuse en scène, comédienne et musicienne est un vrai «chef d’orchestre» qui, présente sur scène, utilise tour à tour le Don Juan de Mozart, puis les talents conjugués du groupe Ganja White Night de Benjamin Bayeul et Charlie Dodson, formés à Mons à la musique concrète mais évoluant petit à petit sur la scène internationale en mêlant plusieurs styles, rock électro-acoustique composite. La partition qu’ils proposent pour  «  Elles », interprétée «live» par Sylvie elle-même et le guitariste Ruggero Catania imprègne de mélancolie et surtout de rythme la performance remarquable de la jeune artiste Jessica Fanhan. Une performance verbale et physique soutenue par les conseils chorégraphiques d’Edith Depaule et nuancée par les lumières caressantes et contrastées de Guy Simard jouant joliment les clairs obscurs. La réussite globale repose sur ce beau travail d’équipe  pour deux propositions  «qui tiennent à la fois de la danse, de la performance, du théâtre et du rock» : une déclaration d’intention qui tient ses promesses.

« Don Juan addiction  / Elle(s)»,de Sylvie  Landuyt, création au Rideau de Bruxelles, le 20 mai, reprise partiellement (Elles) au Festival au Carré/Mons

Keep going

Eddie est un homme ordinaire de 139 ans, un peu maniaque mais animé par un rêve qui devrait bientôt se concrétiser: refaire sa vie à Sun City, le paradis des pensionnés. Mais voici que débarque sa soeur Beth, à peine plus âgée. Habillée comme une ado un peu excentrique, elle semble lutter contre les signes du vieillissement, autant que Eddie, tout de gris vêtu, semble résigné, dans sa routine réglée au millimètre. Privée de revenu et donc de logement, Beth s'incruste. Mais la santé n'est pas éternelle et Beth commence à avoir des ratés, tandis que Eddie s'accroche à son rêve américain, quitte à abandonner sa soeur. Une relation d'amour-haine s'installe peu à peu entre les deux vieillards. Pour écrire et jouer « Keep Going », Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola ne se sont pas facilité la tâche, se privant totalement de l'usage de la parole. Maquillés à l'excès (il fallait bien cela pour afficher 140 années au compteur), ils créent cet univers de désolation et de décrépitude avec force et inventivité, grâce à la gestuelle, à des tableaux, des images avec un sens du détail souvent surprenant. Dans cet univers décalé, ils interrogent le regard que porte la société sur les vieillards et leur corps, sur la place qu'ils prennent, celle qu'on leur laisse, ou pas. Ils fantasment sur une vieillesse idéalisée où chaque individu quel que soit son âge aurait une place respectée et respectable et posent par là la question de notre attitude envers les aînés. Parce que, sauf à mourir, vieillir est inéluctable.

« Keep Going » créé par la Cie 3637 au Théâtre Marni

Les villes tentaculaires

Transmettre la poésie d’Emile Verhaeren à la jeunesse d’aujourd’hui avec musique électro et mapping vidéo : l’accouplement pourrait sembler contre-nature mais il est explosif et bluffant. Franchement, le cinéma et sa 3D peuvent aller se rhabiller ! On savait le théâtre naturellement multidimensionnel, en odorama ou « surround sound » sans en faire tout un plat, mais avec Les Villes tentaculaires d’Emile Verhaeren, la scène pousse un cran plus loin ses exploits visuels et technologiques. Sorte de Metropolis 2.0, la pièce sculpte les mots du plus célèbre poète belge en musique, lumières et vidéos 3D de telle sorte qu’une ville fantasmagorique semble se soulever dans l’espace, grouiller dans chaque particule du plateau, prendre vie devant vos yeux ébahis et vous absorber tout entier. L’idée géniale a été de faire appel au collectif Dirty Monitor, artistes carolos spécialistes du mapping vidéo, art émergeant qui consiste à projeter des animations visuelles en relief sur des structures 3D ou des bâtiments. Dirty Monitor fait ici le pari de travailler à petite échelle, celle d’un plateau de théâtre, sur une série de cubes blancs. L’effet est spectaculaire : les cubes se transforment en tour de Babel ou gratte-ciel futuristes dont les fenêtres jaillissent comme les yeux exorbités d’une tête. Les sombres ventricules du cœur de la ville battent en rythme avec les pulsations technos tandis que des tentacules se propagent sur la scénographie et l’enserrent de manière inquiétante. Des murs se fissurent et des ciels de sang poursuivent les âmes errantes. Jamais on n’a vu un plateau grouiller d’images de manière aussi organique. Même le comédien, Nicolas Mispelaere, est comme transpercé et englouti par ces images, à l’image du personnage de Verhaeren, avalé par la ville. C.Ma.

« Les Villes tentaculaires » d'Emile Verhaeren, une mise en scène de Jean-Michel Van den Eeyden. Créé au Festival Kikcs de l’Ancre à Charleroi, en février 2013. Reprise à l'Eden du 21 au 24 avril à Charleroi et en mai au Théâtre de Poche à Bruxelles.