Création artistique et technique

Cabaret

Michel Kacenelenbogen, codirecteur du Théâtre Le Public et metteur en scène, a eu l'idée un peu folle de monter la plus mythique des comédies musicales:  Cabaret. Le pari est audacieux parce que ce classique des music-halls a déjà fait le tour du monde. La pièce qui s’inspire de The Berlin stories  de Christopher Isherwood atteint la renommée internationale en 1972 lorsque Bob Fosse la porte à l'écran avec Liza Minelli et Michael York. Berlin, les années 30. Fraîchement débarqué, le jeune Américain Cliff Bradshaw découvre le Kit Kat Club, une sulfureuse boîte de nuit où se produit la sensuelle Sally Bowles. Autour d’elle, l’extravagant maître de cérémonie et sa bande de boys and girls singent et parodient le beau monde : ils sont les rois du show, du divertissement et de la provocation. Mais même à l’abri dans cette enclave de liberté, les bruits du monde extérieur secoué par la montée du nazisme leur parviennent… Le metteur en scène réussit le pari de monter un spectacle qui en jette. Lumière, musique, chant et danse s’accordent pour composer une véritable comédie musicale à la manière de Broadway. L'orchestre dirigé par Pascal Charpentier et les chorégraphies époustouflantes de Thierry Smits mettent en valeur une scénographie léchée et inventive comme ce plateau tournant qui permet des changements de décors mais aussi à des personnages de se rapprocher de manière imperceptible. Costumes et maquillages restituent sans complexe tout le glamour de ces années folles. D.B.

Cabaret, mise en scène de Michel Kacenelenbogen, scénographie de Vincent Lemaire, lumières de Laurent Kaye, costumes de Chandra Vellut, maquillage de Bernard Floch, coiffures de Thierry Pommerell, chorégraphie de Thierry Smits. Création en novembre 2014 au Théâtre National à Bruxelles. Coproduction Théâtre de l'Eveil / Théâtre de Liège / Théâtre Le Public / Théâtre National de la Communauté française

Intérieur voix

Comment créer un riche spectacle visuel et sonore à partir de la perte, du vide, du silence ? Tel est le pari de la comédienne Delphine Salkin et de ses complices Raymond Delepierre, Isabelle Dumont et Pierre Sartenaer. En 2001, Delphine Salkin perdait la voix alors qu’elle incarnait Athena dans l’Orestie . Sept ans de cauchemar, sept ans de lutte aussi, non seulement pour reconquérir sa voix mais pour construire à partir de cette douloureuse expérience personnelle une œuvre aux résonances universelles. Pendant sept ans l’actrice accumule matériaux sonores et visuels, traces de son long voyage de médecins en psychologues et en professionnels de la voix. Sur cette base, Delphine Salkin et sa fine équipe nous concoctent une création hors norme, entre théâtre, conférence scientifique et performance, où sont convoqués images et sons, documents et vagabondages oniriques, humour et gravité. Chacun apporte sa touche personnelle dans l’alchimie collective. Tous les medias sont présents sur le plateau, depuis le tableau noir où s’inscrit le mot bonjour jusqu’aux micros déformants, en passant par les archives enregistrées ou l’écran qui nous raconte la rééducation de la voix perdue. Belle surprise : on découvre aussi sur le plateau Raymond Delepierre, ingénieur du son et compositeur. Cet homme de l’ombre règne ici en magicien sur ses machines, se livrant à de mystérieuses manipulations, projetant même dans l’espace le serpent lumineux d’une onde sonore. La technique se mue ici en art et contribue à faire de ce spectacle non seulement la chronique d’une renaissance identitaire mais aussi une ode à la voix, à toutes les voix. D.M.

Intérieur voix, un projet de Delphine Salkin en création collective avec Isabelle Dumont, Pierre Sartenaer et Raymond Delepierre. Créé au Rideau de Bruxelles en novembre 2014.

ReVolt, Vania!

«Avant que ne surgisse {la danseuse, Nicola Leahey, dans Revolt, de Thierry Smits} …sur le plateau nu, la première force qui nous saisit est celle de la partition signée Maxime Bodson. Avec le compositeur, Thierry Smits il a travaillé un peu à la manière d’un cinéaste, fournissant des séquences que son comparse mettait en musique». Marie Baudet résume ainsi la force d’un compositeur qui travaille pour le théâtre comme pour la danse, pour Christophe Sermet (Mama Medea, Vania !) et le groupe Toc comme pour Thierry Smits, depuis d’Orient. Avec une lucidité exemplaire, Maxime Bodson jauge le pouvoir de la musique en danse et sa relativité en théâtre, dans un article de la revue Scènes (2008). Au théâtre un «bricolage». «Ce qui me plaît dans le son au théâtre, c’est qu’il est souvent inopportun… L’art du son est un bricolage par excellence ». Appliquons au superbe Vania ! de Christophe Sermet : les plages sonores de Maxime Bodson sont au service du spectacle, le son se mettant au diapason du texte, il est «un des» moyens utilisés par le metteur en scène pour obtenir le meilleur de ses acteurs et insinuer le message global. Bricolage ? Humilité plutôt. Au contraire, dans Revolt de Thierry Smits, chorégraphe, danseuse et compositeur sont à égalité, totalement interdépendants. « Si dans une pièce de théâtre le son doit justifier sa place, dans une pièce chorégraphique c’est au silence de justifier son existence….Il s’agit de créer…une articulation de mouvements (sonores) dans le mouvement (chorégraphique)…Un matériau sonore qui relie et renforce mais qui est également lisible isolément. ».Dans Revolt tout ce beau programme est porté à sa juste ébullition. Fascinant.

Maxime Bodson: Son, Musique dans Revolt de Thierry Smits au Théâtre Le Public, en avril 2015 ; Vania ! D'aprèsTchékhov, mise en scène de Christophe Sermet, production du Rideau de Bruxelles au Marni, novembre 2014