Seul en scène

L'avenir dure longtemps

Au départ une longue confession posthume d’un philosophe marxiste, Louis Althusser qui a tué sa femme dans une crise de folie. L’adaptation théâtrale resserrée de Michel Bernard n’est pas un plaidoyer mais une plongée, sans complaisance, dans les gouffres d’un dépressif chronique. Pourquoi a-t-il tué Hélène, la femme qui l’avait sauvé d’une incapacité à nouer une relation physique avec les femmes ? Les étapes de cette folie meurtrière sont décrites avec une précision clinique, de la mère abusive à la relation ambiguë à Hélène, mélange d’attraction et de répulsion, avec les cruautés répugnantes infligées à la victime et les séjours en hôpital psychiatrique, à une époque où on croyait guérir les dépressifs chroniques par électrochocs.

Angelo Bison interprétant Althusser est au sommet de ses capacités scéniques. Il doit «défendre» un personnage peu sympathique, incarner un fou sans tomber dans la caricature ou l’emphase d’un plaidoyer de Cour d’assises. Le metteur en scène Michel Bernard a su le «cadrer» au plus juste de son expressivité : assis sur un petit tabouret, il se raconte sobrement laissant affleurer les grondements sourds de la folie. Son visage, intense, douloureux, inquiétant nous fait passer par toutes les couleurs de l’émotion. Un tout grand seul en scène, d’Angelo Bison, une année où il a aussi brillé au théâtre dans Lehman Trilogy et dans la série RTBF Ennemi public dans le rôle fictionnel de Dutroux libéré. C.J.

Angelo Bison dans L’avenir dure longtemps d’après Louis Althusser, adaptation et mise en scène de Michel Bernard, au Poème 2.

L'Enfant sauvage

Avec sa voix venue des entrailles, ses allures de bonhomme ancré, empli de bon sens, d'intelligence humaine et de générosité , avec son air bourru de ne pas y toucher, de ne jamais se presser, Thierry Hellin, meilleur comédien au Prix de la critique 2015, était tout désigné pour interpréter le texte de Céline Delbecq, cet  Enfant sauvage dont les lectures laissaient déjà présager le meilleur. Il allait, pour sûr, et comme nul autre, cueillir ce gosse abandonné place du Jeu de Balle à Bruxelles . Et à sa manière de prononcer le mot « gosse », on perçoit déjà les extrêmes tendresses et violences qui s'entrecroiseront dans ce monologue de quarante pages. En à peine plus d'une heure, Céline Delbecq en dit tant sur la tragédie de certains mineurs placés dans des homes, de cette Alice abandonnée comme un chien sur le pavé, dont on ne verra que la couette ou le doudou, mais qu'on croira connaître et aimer à la fin de la représentation. Un seul en scène qualifié, à sa sortie, de nécessaire et bouleversant, dont on ne ressort pas indemne. Grâce à l'urgence du propos comme à la plume sensible et directe de Céline Delbecq dont le premier texte sur l'inceste, Hibou (2009), s'était d'emblée fait remarquer. Grâce encore à l'interprétation magistrale de Thierry Hellin, père par procuration d'une immense justesse, et à la dimension sociale du projet, L'enfant Sauvage s'inscrit dans les mémoires, chavire les coeurs et incite à bousculer le présent. L.B

L'enfant sauvage, écrit et mis en scène par Céline Delbecq, interprété par Thierry Héllin - création à l'Atelier 210. Une production solidaire et collective : La Compagnie de la Bête Noire, le Centre Culturel Régional de Dinant, la Maison de la Culture de Tournai, le Rideau de Bruxelles, l’Atelier 210, le Théâtre 140, la Maison culturelle d’Ath, et les centres culturels de Beauraing, Engis, Gembloux, Ottignies, du Brabant Wallon, et Audience/Factory

En tournée en Belgique en 2017.

Porteur d'eau

C’est une époque où les cyclistes professionnels  étaient payés en steak parce que sponsorisés par le boucher du coin. C’est une époque où si l’on courait le week-end, il fallait bosser la semaine. Cette époque, c’est celle de Florent Mathieu, passionné de la petite reine qui fit vibrer ses supporters de Quaregnon, son patelin natal, dans la Belgique de l’après-guerre. Lors du projet  Aube boraine  animé par le metteur en scène Lorent Wanson, le comédien Denis Laujol a déterré cette histoire, celle d'un Eddy Merckx au pied des terrils. Lui-même a failli devenir cycliste, c’est d’ailleurs ce qui l’a séduit dans ce destin borain. Avec une économie de moyens efficaces (ça pédale sur le plateau!), il croise sur scène sa destinée et celle de son aîné, deux parcours faits souvent de malchance et d’actes manqués. Touchante course aux rêves sur deux-roues, Laujol parvient,  avec beaucoup d’humour, à nous rendre attachant ce Don Quichotte des temps contemporains. Plus que de petite reine,  Porteur d'eau  nous raconte que les rêves se cognent parfois durement à la réalité. Ambition, orgueil et exploit sont des moteurs parfois vains, mais quand ils nous offrent de belles histoires, on en redemande. (N.N.)

 Porteur d'eau, écriture, mise en scène et interprétation de Denis Laujol, Une coproduction de la Charge du Rhinocéros, du Théâtre Épique, du Théâtre de Liège, du Théâtre Le Public, du Théâtre de Namur, de la Maison de la Culture de Tournai et de la compagnie Ad Hominem.